Un contremaître qui prend sa retraite, ça ne fait pas les manchettes. Mais quand la moitié des travailleurs de la construction ont quitté le métier avant 62 ans, et que ça s'accélère jusqu'à 65, ce n'est plus une histoire de départ à la retraite. C'est un tapis roulant démographique — et il avance plus vite que le recrutement.
Les chiffres de la Commission de la construction du Québec sont clairs. Pour la période 2026-2030, l'industrie aura besoin en moyenne de 17 000 travailleuses et travailleurs salariés de plus par année, pour soutenir un volume d'activité d'environ 220 millions d'heures travaillées annuellement. En 2025, le Québec a accueilli 17 800 nouveaux professionnels sur ses chantiers. Sur papier, on arrive presque. Dans la vraie vie, tout le monde sur un chantier sait que « presque », ça veut dire des semaines à courir après un ferblantier disponible.
Et quand la main-d'œuvre est rare, elle se négocie. La Presse rapportait en mai que la CCQ s'inquiète ouvertement du phénomène : dans un marché aussi tendu, certains travailleurs « en profitent pour exiger le gros prix ». On ne peut pas leur en vouloir — c'est la loi de l'offre et de la demande. Mais pour l'entrepreneur qui a soumissionné il y a huit mois avec les taux d'il y a huit mois, chaque embauche devient une négociation qui gruge la marge.
Le problème, ce n'est pas juste les bras
Si c'était seulement la pénurie, on s'organiserait. Le vrai piège de 2026, c'est que trois pressions écrasent la même marge en même temps.
La deuxième, ce sont les matériaux. Depuis juin 2025, les tarifs américains sur l'acier et l'aluminium sont à 50 %. Le tarif général sur la plupart des biens est passé à 35 % en août. Et le mode de calcul a changé : Washington taxe maintenant la pleine valeur en douane, plus seulement le contenu métallique. Un exemple concret documenté par La Presse : un atelier de Joliette a vu les droits de douane d'un projet de 554 367 $ passer de 38 191 $ à 138 592 $. Quatre fois plus. Rien d'autre n'avait changé dans le projet — ni les plans, ni les délais, ni le client. Juste un décret.
Ottawa a retiré la plupart de ses contre-mesures en septembre 2025, ce qui a soulagé une partie des intrants. Mais tout entrepreneur qui a signé un contrat à prix fixe avant ces secousses sait exactement où est allée la différence : dans sa poche, en sortant.
La troisième pression est la plus sournoise, parce qu'elle ne se voit sur aucune facture. C'est le temps administratif. La FCEI a calculé qu'en 2024, les PME canadiennes ont passé en moyenne 256 heures — 32 jours ouvrables — sur de la paperasse jugée carrément inutile. C'est 35 % de plus qu'en 2020. Au Québec, les coûts réglementaires des PME ont bondi de 12 % entre 2020 et 2024 pour atteindre 10,9 milliards de dollars.
Le détail qui fait mal : une entreprise de moins de cinq employés absorbe environ 198 heures de conformité par employé, par année. Une entreprise de 100 employés et plus? Huit heures. Vingt-quatre fois moins de friction pour celui qui a un département complet pour s'en occuper. Autrement dit, plus votre entreprise est petite, plus le système vous facture cher en temps — et le temps, c'est précisément ce que la pénurie de main-d'œuvre vous a déjà enlevé.
Une bonne nouvelle, mais qui se mérite
Il y a quand même une éclaircie : les délais de paiement. Le nouveau règlement québécois sur les paiements rapides est entré en vigueur le 8 septembre 2025 pour les contrats publics de bâtiment de plus de 750 000 $. En septembre 2026, il s'étendra aux contrats de 75 000 $ à 750 000 $, puis à tous les contrats publics en 2027. Des calendriers de paiement obligatoires, un mécanisme de règlement rapide des différends : pour les sous-traitants qui financent leurs donneurs d'ouvrage depuis des années, c'est un vrai changement de rapport de force.
Mais attention : ce règlement fonctionne à la documentation. Une demande de paiement mal montée, un avis envoyé en retard, un différend sans preuves datées — et la mécanique joue contre vous. Le droit de se faire payer vite vient avec l'obligation de tenir ses dossiers serrés. Encore du temps de bureau, donc. Encore de la paperasse — sauf que celle-là, elle rapporte.
Ce que font ceux qui s'en sortent
On a tous dans notre entourage un entrepreneur qui a fermé les livres cette année, fatigué de courir après trois choses en même temps : ses gars, ses prix, ses paiements. Et on en connaît d'autres qui, avec la même pénurie et les mêmes tarifs, continuent de croître. La différence n'est pas magique. Elle tient généralement à une chose : ils ont arrêté de payer leur temps de gestion au gros prix.
Concrètement, ça ressemble à ceci :
Le rapport journalier se fait sur le chantier, au moment où ça se passe — pas de mémoire, à 23 h, sur le coin de la table. Effectifs, heures, météo, photos, avancement : consigné une fois, daté, opposable en cas de litige.
Les heures de la semaine ne se ramassent pas sur des bouts de papier dans un pick-up. Elles rentrent au fur et à mesure, et la paie du vendredi ne demande pas une soirée de déchiffrage.
La soumission, le bon de travail, l'ordre de modification et la facture vivent dans le même fil. Quand le client demande « pourquoi ce montant-là? », la réponse prend deux minutes, pas deux jours de fouille dans les courriels.
Rien de tout ça n'ajoute un seul travailleur au bassin de la CCQ. Mais quand chaque heure de terrain est devenue aussi chère, récupérer des dizaines d'heures de bureau par mois, c'est l'équivalent d'un employé à temps partiel que personne n'a eu à recruter.
C'est exactement le pari qu'on fait avec Ouvance : un seul endroit où vivent les chantiers, les heures, les documents et la facturation, pensé pour les entrepreneurs d'ici — TPS/TVQ comprises. On est en bêta, sur invitation, avec un premier groupe d'entrepreneurs québécois. Si vous passez encore vos soirées à recopier des feuilles de temps, on aimerait vous parler.
La pénurie de main-d'œuvre ne se réglera pas en 2026 — la CCQ elle-même planifie jusqu'en 2030. Les tarifs, personne ne les contrôle. La paperasse, elle, a une adresse : votre bureau. C'est le seul des trois problèmes qui se règle sans attendre ni Washington, ni Québec.
Sources
- CCQ — Perspectives professionnelles 2026-2030 (25 mai 2026)
- La Presse — Pénurie de main-d'œuvre en construction : un phénomène qui inquiète la CCQ (4 mai 2026)
- ACQ — Impact des tarifs douaniers (état au 20 février 2026)
- La Presse — Acier et aluminium : un nouveau décret cause des maux de tête au Québec (8 avril 2026)
- FCEI — Rapport sur la construction (19 mars 2025) et étude sur la paperasse des PME (27 janvier 2025)
- AQEI — Le nouveau règlement sur les délais de paiement (2025)